Recension du" Désert de nous-mêmes" À contretemps / 19/01/26

2026

« S’il y en a un qui ne rêve pas, c’est le philosophe Éric Sadin. Depuis plus d’une quinzaine d’années, l’homme observe d’un œil critique la manière avec laquelle la peste numérique transforme nos sociabilités et nos psychés.

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Le Désert de nous-mêmes est à l’image de son titre : résolument sombre. Même si le philosophe termine son livre par une série d’exigences censées nous aider à contrer le tsunami numérique, on sent qu’l n’y croit plus vraiment. Tout va trop vite et trop loin. Dès l’introduction, Sadin relève que "lorsque les hommes se mettent à délaisser certains de leurs attributs, le processus devient alors irréversible. Il n’y a plus de retour à l’état antérieur possible, sinon à la périphérie, par la volonté farouche d’individus et de groupements".

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Qui a lu la prose de Sadin connaît la capacité du philosophe à imaginer des concepts. Voir en ChatGPT l’avènement d’une "gouvernementalité grammatico-artificielle" ou bien celui d’un "verbe artificiel ordonnateur", y’a du panache et de l’idée.

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Le Désert de nous-mêmes est aussi un arpentage qui chemine du côté de Paul Valéry ou de Hannah Arendt pour redécouvrir les anciennes mises en garde, du côté de chez Adorno et Horkheimer où se définissent les contours de cette culture de masse bientôt industrialisée et donc déjà calibrée pour être totalement et définitivement digérée par la méga-machine. On ne se cultive pas comme on se divertit. En dernière instance, la culture sera toujours affaire de confrontation avec l’altérité car toujours l’altérité inquiète, c’est là la condition d’une certaine élévation.

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La pensée-machine pulvérise l’autre, elle enferme dans un solipsisme débilitant fourgué par une "omniscience d’entités artificielles". Voici ce qu’il nous faut penser, invite le philosophe : "L’avènement d’une force omnisciente, qu’on aura partout laissé s’immiscer, qui va inspirer la teneur de nos actes, pensées, mots, images, relations, revêtant en cela une portée politique d’un niveau tel qu’il convient de le nommer à sa mesure : LE POUVOIR TOTAL. Une notion qu’il vaut mieux mettre en lettres capitales pour à la fois marquer son empire à nul autre pareil et sa nature absolument inédite, qui ne peut que dépasser nos catégories et modes actuels d’intelligibilité, vu qu’elle n’appartient à aucun ordre connu jusque-là." Et si c’était l’ordre du Technique arrivé à morbide maturité ?»

Sébastien Navarro, "L’IA et les chimpanzés du futur", À contretemps, le 19 janvier 2026.

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