Surveillance globale

SURVEILLANCE GLOBALE
Enquête sur les nouvelles formes de contrôle
Climats/Flammarion, 236 p., février 2009.

Nous vivons dans un monde sous surveillance, plus personne n’oserait en douter. Mais quelle forme prennent aujourd’hui les nouveaux dispositifs de contrôle et en quoi sont-ils différents des pratiques du siècle dernier ? Comment modifient-ils notre rapport au monde et aux autres ? Vont-ils jusqu’à menacer le droit à la vie privée ? Telles sont les questions abordées dans ce livre, qui reprend ainsi un débat ancien sous un jour totalement nouveau. Car il ne s’agit plus seulement d’assurer une surveillance ciblée pour déceler les comportements déviants et les punir, mais de prévenir toute dérive en instaurant une surveillance permanente et généralisée. Il ne s’agit plus de protéger l’espace public, mais de pénétrer les espaces privés pour accumuler des données sur chaque individu, considéré sinon comme un terroriste en puissance, du moins comme une cible marketing, ou un voisin à espionner. S’organise ainsi un scannage ininterrompu des actes et des désirs, abolissant la frontière entre surveillant et surveillé, entre monde physique et monde virtuel. Au moyen d’outils que nous relayons ou alimentons à notre insu – bases de données, vidéosurveillance, géolocalisation, biométrie, puces RFID, logiciels d’analyse comportementale –, un Big Brother désincarné, dont nous sommes à la fois victimes et complices, opère désormais en chacun de nous. Mêlant l’enquête à la réflexion, cet essai explore avec une acuité remarquable les multiples enjeux de la surveillance contemporaine, et incite chacun à réagir face au danger d’une nouvelle servitude volontaire. [Quatrième de couverture rédigée par l’éditeur]
 
"Surveillance Globale est un essai fascinant". Sean James Rose, Livres Hebdo, 30/01/09

Surveillance globale a rencontré un accueil public et presse très chaleureux (une trentaine d’articles en France et à l’étranger : Libération ; Le Monde ; L’humanité ; L’Express ; Art Press ; Marianne ; Chronic’art ; Teknikart ; Le Temps (Genève)… + nombreuses émissions de radios & télévision : France Culture ; France Inter ; France 3 Ce soir ou jamais ; France 24…).

EXTRAIT

Ce qui caractérise prioritairement les fonds informationnels numériques (databases), renvoie à la capacité qui leur est associée d’analyser en "temps réel" les agrégats de données, de les "interpréter" au sein de multitudes, de détecter des significations, aussi bien relativement à des ensembles constitués, qu’à l’égard de masses indifférenciées "visitées" suivant les besoins ou les indices collectés. Les développements des systèmes électroniques de modélisation des langues naturelles, ont permis d’inscrire l’indexation automatique comme un mécanisme majeur de la société de l’information contemporaine (emblématique dans les moteurs de recherche par exemple), et comme une arme de repérage et d’identification des séquences de codes, aptes à produire une distribution des renseignements suivant des classifications rationalisées et des cartographies mobiles des êtres ou des choses, dont la "profondeur de champ" est infiniment amplifiée par la captation automatisée des signes, d’après les séries de chiffres qui les désignent et les programmes décidant ou non de leur sélection et de leur "sauvegarde".
Le futur fantasmé au cours des années cinquante et soixante, de peuplades de robots animant les espaces de travail et les intérieurs domestiques, n’a finalement pas connu une réalisation généralisée (seulement partielle dans les chaînes de montage), mais s’est finalement accompli autrement, sous la forme dématérialisée d’agents incorporels et volatiles circulant le long des réseaux numériques, configurés grâce aux statistiques, probabilités et constantes dégagées par l’intelligence artificielle. Une forme de quasi-perfection du repérage et de l’analyse de l’information (donc des personnes) se confirme et se développe en ce début du XXIe siècle, qui se substitut en partie au suivi physique des corps et de leur représentation dans l’espace, au profit d’un glissement progressif vers leur quantification ; identités non plus ordonnées selon leurs noms et leurs mouvements sur des cartes, mais signalés suivant des codes et des liens sur des plans virtuels ; virtualité entendue non seulement dans la dimension constamment évolutive des "états de fait" ou des "profils", mais plus encore dans l’aptitude ouverte à les distribuer en fonction des différents usages et objectifs visés.

Une base de données électronique pourrait être ainsi définie : masses d’informations sous formes de codes numériques, stockées sur des disques durs "fermés" ou sur des serveurs connectés, classifiées selon des catégories, indexées et offrant des modalités d’accès structurées. D’une certaine façon, la quasi-totalité des identités et des actions se convertissent aujourd’hui en diagrammes disponibles (état civil des individus, sécurité sociale, fiches d’imposition, dossiers médicaux, achats par cartes de crédit, comptes bancaires, abonnements à divers services, transports effectués…). Il serait difficile d’isoler des types d’activités qui ne produisent pas des séries de chiffres : peut-être une promenade en forêt, néanmoins un téléphone portable allumé induit un suivi continu par les antennes relais, phénomène qui sera renforcé par l’intégration de systèmes de géolocalisation (GPS ou Galileo) aux multiples protocoles miniaturisés portables et interconnectés. En outre, l’expansion des étiquettes radio (tags RFID, au sujet desquels nous reviendrons), et l’introduction de puces dans les corps, détectées par des capteurs à l’avenir presque omniprésents, autoriseront une dissection systématique et "sans rupture" des corps et des gestes. La récolte informationnelle contemporaine est encore appelée sans cesse à se densifier par l’accroissement continu et simultané des puissances de calculs et des capacités de stockage. L’individu hypermoderne opère bon gré mal gré, lucidement ou aveuglément, une dissémination infinie de ses traces. Là où Jacques Derrida, dans La dissémination analysait les conditions de prolifération et de circulation de l’écrit comme le signe patent d’un excès perturbant et débordant sans fin les bornes fixées du logos classique, le traçage numérique, lui, génère les spasmes sournois qui désormais bouleversent et débordent le cadre légal et social esquissé et développé depuis les Lumières,  relatif à l’intégrité de la personne, de son droit à la vie privée, celui de pouvoir situer une part irréductible de son existence, absolument en retrait de tout examen public
Le concept de Corps sans organe développé par Gilles Deleuze, entendu comme une légèreté délibérément affranchie du poids des surdéterminations familiales et névrotiques, déployant son énergie à susciter la traversée d’expériences intenses, provisoires et changeantes, se trouve aujourd’hui, d’une certaine façon, "transféré" au sein de l’architecture globale qui compose la collecte universelle d’information auprès des individus, réduisant les traces éparpillées par chacun au statut – celui-ci non métaphorique mais bien factuel –, de corps sans organe stockés sur des serveurs. Les gestes (achats, déplacements, situation médicale…), produisent des codes qui génèrent un dédoublement de chaque personne sous la forme de calques virtuels, profils actualisés en permanence, analysés et traités à distance des corps physiques, mais pénétrés à flux tendus, au sein de leur équivalent numérique – transparent et disponible. Masses de données conservées et soumises à des dissections portant sur des substances initialement organiques, sans fin redoublées sous formes de magmas incorporels de calculs électroniques en fusion. (…)

Le véritable renversement produit par la surveillance contemporaine robotisée et géolocalisée, regarde le fait singulier qu’elle se "nourrit" de la mobilité des personnes et de la volatilité de leurs comportements, qu’elle se bâtit d’après les déplacements, achats, communications, produisant d’autant plus de données utilisables, qu’ils sont libres et fréquents. La plus grande indépendance d’action renvoie à la plus grande possibilité d’observation et d’analyse (le contraire exact du contrôle historique basé sur la nécessité de soumettre le corps à des restrictions réglementaires ou textes coercitifs). Dans le film Ennemi d’État, Gene Hackman (ancien de la NSA), explique au cours d’une conversation avec Will Smith (avocat pris dans un imbroglio qui l’oblige à fuir les membres de l’agence de renseignement),  que "plus tu es branché technologies plus il est facile de te ficher". Plus on voyage ou achète, (selon les libertés fondamentales du droit à la circulation des personnes et des biens), plus s’amassent des volumes de données évaluables. La plus grande liberté est la condition paradoxale et contemporaine de la plus grande surveillance.

TABLE

Introduction : Un "bouillon de culture" inédit

I. Interconnexion : Maillage électronique intégral

II. Géolocalisation : Perception extra-atmosphérique hors-mesure

III. Vidéosurveillance : Anticipation "précognitive"

IV. Bases de données : Récolter / analyser / alerter

V. Biométrie : Le corps indexé

VI. Interception des communications / Puces RFID / Nanotechnologies : Du télescope au "nanoscope"

VII. Horizontalisation de la surveillance : Voyeurisme & exhibition généralisés

Conclusion : Discours de la servitude volontaire (suite et fin ?)