La Société de l'anticipation

LA SOCIÉTÉ DE L’ANTICIPATION
Le Web Précognitif ou la rupture anthropologique
Inculte, coll. Essais, 224 p., septembre 2011.

« Une dimension anthropologique supposée fondamentale, celle imprimée par le hasard, l’indétermination, la surprise imprévisible de l’événement, jusque-là perçus comme étant consubstantiels à toute vie humaine, s’efface progressivement au profit de modalités d’existence discrètement "administrées" et "gouvernées" par des robots dotés d’une intelligence divinatoire. »

L’ambition contemporaine et prométhéenne à vouloir anticiper le plus exactement la marche des choses caractérise le renseignement du XXIe siècle ; dimension qui désormais s’étend aux champs économiques, juridiques, thérapeutiques, aux relations entre les personnes… La Société de l’anticipation analyse l’émergence d’une socialité dotée de pouvoirs techniques vertigineux, qui cherche à sécuriser et à optimiser son cours par une maîtrise maintenant possible de l’avenir, modifiant progressivement nos rapports historiques à l’espace, au temps, et aux autres.

EXTRAIT

INTRODUCTION

Appréhension précognitive

La soudaineté des événements du 11 septembre 2001 constitue une date historique décisive, autant par sa configuration inouïe exposant quelques individus disséminés capables de frapper la première puissance économique et militaire de la planète, que par l’étendue des incidences plus ou moins visibles qui ont depuis profondément modifié et imprégné notre environnement global. Une des conséquences majeures, renvoie à l’émergence progressive d’une volonté et d’une aptitude à appréhender le surgissement de phénomènes en cours de germination, sous la forme d’une « prémonition rationalisée » de l’avenir. La quasi-totalité des agences de renseignement, qui faute d’avoir su interpréter les signes plus ou moins manifestes d’une menace imminente, ont désormais fondé le socle fondamental de leurs stratégies sur la plus grande récolte informationnelle, associée à un traitement complexifié des données, en vue d’identifier les personnes et les dangers, dans l’objectif prioritaire de pouvoir intervenir en amont. Avance temporelle envisagée comme la seule parade à l’avènement de catastrophes fomentées, appelées à être de plus en plus dévastatrices notamment par les risques annoncés d’attentats bactériologiques ou radiologiques. Une récente orientation politico-stratégique s’est également imposée suivant cet axiome, élaborant comme un symbole à l’aune du XXIe siècle le concept de guerre préventive, confirmant sous une autre forme, ce souhait à devancer les menaces par des opérations entreprises antérieurement à leur probable exécution.
Exigence déterminée par un imaginaire de la catastrophe contemporaine, qui veut que son surgissement sous tous ses contours possibles peut être fatal, et requiert coûte que coûte son décryptage aussitôt suivi de l’avortement de sa virtualité. Plus largement, c’est un régime d’administration qui dans son ensemble se déploie d’après une inclination « précognitive », et ce bien au-delà des stricts risques d’ordre terroriste ou géopolitique, à l’intérieur d’une socialité avant tout perçue comme émettrice de signes, qu’il convient d’interpréter avant leur éventuelle convergence et formalisation. De nombreux mouvements et tendances hétérogènes témoignent de cette propension récente, qui convergent depuis peu vers l’ambition prométhéenne à vouloir anticiper le plus exactement la marche jusque-là supposée « naturelle » ou impénétrable des choses. Dimension éminemment encouragée par une disposition technique en devenir et sans cesse plus fiable : celle qui dorénavant autorise une forme d’intuition « computérisée » du futur immédiat. Faculté à l’allure « divinatoire », indissociable d’un rapport sans cesse plus fluidifié entretenu aux objets électroniques, et de l’inscription corrélative du corps au cœur des faisceaux informationnels contemporains.
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III – LE WEB PRÉCOGNITIF
Seconder nos existences

La vie paramétrée

La prolifération exponentielle de masses de données générées à flux tendus par nos comportements, encourage plus ou moins subrepticement le désir individuel de profiter de la sophistication de leurs traitements, susceptible de nous faire bénéficier en retour de nombreux avantages. Si la question de leurs usages, représente à la fois un enjeu politico-juridique majeur et un motif croissant de crainte de la part des citoyens, il se développe dans le même mouvement une propension à s’appuyer sur un pré-paramétrage consenti, visant à autoriser un « guidage » de nos décisions sous la forme d’une assistance robotisée. Disposition finement entretenue par des stratégies économiques élaborant interfaces graphiques et arguments, dans l’objectif prioritaire d’exposer les atouts du « profilage volontaire », rendant presque secondaire la fait collatéral d’une pénétration aiguë des conduites. Une sorte de récente schizophrénie nous saisit, d’un côté inquiète quant à la dissémination et à l’utilisation incertaine de nos traces numériques, et d’un autre côté séduite par la perspective d’un surcroît supposé de commodité et celle de nombreux « privilèges » annoncés.
Nous sommes toujours plus amenés à régler des « options » ou à déterminer des « préférences », dans nos rapports aux objets ou à l’égard de nombreux sites et applications. Décisions qui appellent, soit un effet de filtrage, soit a contrario une intensification des offres et services susceptibles de nous être proposés. Un exemple emblématique parmi d’autres, renvoie au site de vente en ligne Amazon qui persuade du bienfait de la constitution d’un profil détaillé, destiné à fournir un « conseil personnalisé » « accompagnant » les goûts et curiosités des inscrits. Dispositif qui induit l’émission régulière de recommandations par courriers électroniques ou leur exposition en temps réel au cours des visites ; certaines correspondant exactement aux souhaits initialement formulés, d’autres se situant plus ou moins en rapport, dans l’intention délibérée « d’élargir » les champs d’intérêt. Suggestions connexes informées par les multiples navigations effectuées sur les pages du site, autant que par celles opérées ailleurs sur la Toile.

Axe marketing qui agrège à l’assentiment personnel, la récolte conjointe d’informations à l’apparence anodine, dans la mesure où sa fonction déclarée consiste à affiner le registre des goûts de chacun, et à les orienter vers des « découvertes » non préalablement projetées par l’usager. Cas de figure paradigmatique d’un consentement exploitable, soit la mise en place d’un dispositif impliquant la disposition individuelle à prendre une part active dans une pratique de « relation au client », fondée sur une « implication contributive », stimulée par l’aspiration à jouir in fine de divers avantages. Protocole se construisant grâce à une double source d’informations : celles provenant de l’enregistrement des préférences initiales, croisées à celles collectées lors des navigations quotidiennes, rendant possible le signalement d’occurrences hautement pertinentes. « Partenariat » mutualisé et prétendu « équitable », visant au final à élargir l’horizon des désirs, grâce à une dynamique « collaborative » qui troque une pénétration des habitudes contre la promesse de récompenses toujours renouvelées.
Modèle à tendance extensive, qui témoigne du nombre sans cesse croissant de nos décisions – pas exclusivement d’ordre commercial –, qui se déterminent en fonction de réglages préalables et affinés en continu par leur corrélation à nos innombrables traces ici ou là disséminées. Nos existences sont de plus en plus enveloppées et modulées par des séquences de codes destinées à nous assister à l’égard de nos choix, dans l’objectif supposé de « faciliter » notre quotidien. Une part de ce qui est nommé « libre arbitre », se trouve ici « attaché » à des options fixées dans le temps, réactualisées à flux tendus par des processeurs et algorithmes dotés d’une sorte de pouvoir de délégation décisionnelle. Apparition d’une nouvelle condition technique, non plus chargée d’exécuter des tâches mais d’instruire et de guider nos actes, à l’intérieur d’un ensemble qui associe adhésion volontaire, et prise en charge automatisée assurée par des instances tierces. Dimension appelée à s’étendre au-delà du strict champ commercial, pour gagner les pratiques professionnelles, thérapeutiques, relationnelles, culturelles…

Il s’instaure peu à peu une forme de vie paramétrée, favorisée par le double régime de la peur et de la promesse, témoignant d’une volonté plus ou moins consciente d’être accompagné dans l’évaluation de ses décisions, afin de se déterminer en fonction des options les moins risquées ou les plus prolifiques. Il convient de situer cette récente propension en regard de la notion de schizo-analyse développée par Gilles Deleuze et Félix Guattari, insistant sur la libération positive des désirs et le refus de la réduction de la singularité à la suprématie de l’inconscient, imposant une grille interprétative restreinte, systématique et fixée. « L’encadrement » des gestes par paramétrisation initiale, consolide une sorte de repli sur ses propres pulsions a priori ou représentations arrêtées, entretenant in fine la force de l’habitus (Bourdieu).
Une dimension anthropologique supposée fondamentale, celle imprimée par le hasard, l’indétermination, la surprise imprévisible de l’événement, jusque-là perçus comme étant consubstantiels à toute vie humaine (le Dasein heideggérien), s’efface progressivement au profit de modalités d’existence discrètement « administrées » et « gouvernées » par des robots intelligents. Configuration, qui répond à l’inclination naturelle à la sécurisation dictée par l’instinct de survie, particulièrement amplifiée par la dimension éminemment anxiogène de nos sociétés contemporaines, et par la récente croyance en l’aptitude technique à pouvoir baliser et optimiser au mieux le cours de nos expériences. Et ce, dans le souhait d’éviter le « bruit », non plus « entendu » ici comme un trouble capable de perturber les systèmes électroniques, mais comme celui susceptible de dérégler ou « d’appauvrir » le cours de notre quotidien, par l’avènement d’un danger inopiné ou l’inattention à l’égard d’occurrences prolifiques.

La vie paramétrée s’institue principalement par l’enregistrement d’options, agrégées à des informations corrélatives évolutives. Une stratégie décisive et déjà à l’œuvre, vise à s’extraire d’un plan limité de préférences établies pour collecter le plus grand nombre de traces, aptes à dévoiler à l’aide des pouvoirs conjugués de l’intelligence artificielle et de l’analyse comportementale des significations sous-jacentes, appelées à dégager des perspectives de capitalisation autrement plus étendues. Faculté fondée sur la mise en relation de données indifféremment proches ou hétérogènes, capable de révéler malgré leur disparité et leur éparpillement, la réalité de phénomènes initialement insaisissables, grâce au pouvoir déductif – quasi divinatoire –, affecté aux systèmes automatisés et interprétatifs réglant le Web sémantique.

TABLE

Introduction : Appréhension « précognitive »

Chapitre premier : LE CORPS INTERFACE
Relations homme-machine toujours plus fluides

Chapitre II : L’ENVELOPPEMENT INFORMATIONNEL
Un environnement « intelligent » et sensible

Chapitre III : LE WEB PRÉCOGNITIF
Seconder nos existences

Chapitre IV : LA CONDITION ALGORITHMIQUE
L’expérience « computérisée »

Chapitre V : L’ÈRE DE LA VIRTUALITÉ
Une néo-messianisme robotisé

AUTONOMISATION DE LA TECHNIQUE ET ÉTHIQUE DE LA « CRÉATIVITÉ ALGORITHMIQUE »