"La silicolonisation des esprits" / Tribune Libération / 28/09/15

La "silicolonisation des esprits", Libération, 28 septembre 2015.
 
Les innovations numériques ininterrompues requièrent de continuels ajustements législatifs ainsi que la constitution de nouveaux textes. En France, depuis la loi pour la confiance dans l’économie numérique de 2004, aucun dispositif majeur n’avait été élaboré. Un grand projet de loi était annoncé, il est enfin publié dans sa mouture préliminaire.
 
Son ossature s’articule autour de trois grands thèmes : ouverture des données publiques ; neutralité de l’Internet et protection des données personnelles ; accès au plus grand nombre. Si le programme général semble a priori louable, il est manifeste que la première partie constitue le cœur du projet d’où découlent les deux autres.
Car il ne faut pas se tromper, l’enjeu principal vise un objectif prioritairement économique, par l’autorisation de la mise en ligne de la quasi-totalité des informations relevant des administrations de l’État et des collectivités territoriales, en vue de favoriser l’essor de ce qui est nommé « économie de la donnée ».
 
Le texte veut entériner dans la loi la logique de l’Open Data, soit l’ouverture des données publiques destinées à être exploitées par des entreprises qui les transformeront en services monétisables. « Les informations publiques figurant dans des documents administratifs communiqués ou diffusés peuvent être utilisées librement par toute personne qui le souhaite à d'autres fins que celles de la mission de service public pour les besoins de laquelle les documents ont été produits ou reçus. »
 
On ne saurait dire plus clairement l’intention, manifeste encore dans la notion de « service public de la donnée », voué dans les faits à alimenter le secteur privé. Axelle Lemaire, secrétaire d’État chargée du numérique et porteuse du projet de loi, affirme vouloir ainsi « libérer les start-up », soit mobiliser les services de l’État afin de faciliter le développement de systèmes et d’applications marchands nourris par la mémorisation de nos gestes collectifs de tous ordres.
Que cette disposition, soit dans un alinéa du texte rangée sous le terme de « commun informationnel », relève d’un grossier tour de passe-passe rhétorique qui cherche à faire passer des vessies pour des lanternes.
 
Car là où le « commun » défend l’usage ouvert et librement partagé d’une même ressource, il s’opère ici l’exact opposé, soit la cession d’un bien public au secteur privé libre de le capitaliser comme bon lui semble.
Non content d’avoir pillé à notre insu nos traces numériques individuelles depuis une quinzaine d’années, le monde numérico-industriel entend désormais, sans aucune contrepartie financière, puiser dans les masses informationnelles structurées par les administrations publiques afin d’en extraire une connaissance détaillée et évolutive de la vie des sociétés.
 
L’« économie de la donnée » se fonde sur deux axiomes nécessaires à sa pleine réalisation. Le premier, exige d’opérer un suivi des différentes séquences de nos existences en vue de nous suggérer des produits et services ajustés à chaque instant de nos quotidiens.
Aspiration appelée à sans cesse s’intensifier par la généralisation en cours d’objets connectés au sein de nos environnements domestiques et professionnels.
 
Le second, appelle la mise en place de systèmes automatisés destinés à réguler nombre de situations individuelles et collectives d’après des critères visant leurs plus hautes sécurisation et optimisation. Ce qui caractérise ces procédés, c’est qu’ils échappent à notre perception et contribuent encore à marginaliser progressivement la décision humaine au profit d’un régime de vérité algorithmique dictant le cours des choses.
 
Or, sans consentement lucide ni possibilité de négociation, ce sont certains des ressorts majeurs de la vie démocratique qui se trouvent peu à peu démantelés. On voit que c’est notamment sur ces questions décisives qu’aurait dû porter un grand projet de loi clairvoyant et visionnaire.
A n’en pas douter, une pression est exercée à la base par le Conseil National du Numérique, organe consultatif et de préconisation, composé pour les deux tiers de responsables d’entreprises impliquées dans « l’économie de la donnée » et dont il est temps de dénoncer le conflit d’intérêt à l’œuvre.
 
La loi s’intitule « Pour une République Numérique », ce qui ne veut à peu près rien dire, sinon que la formule témoigne d’une dénégation masquant le fait que la Res publica se soumet ici et plus que jamais aux desiderata de la Res privata.
Une « siliconisation » des esprits et des territoires se répand depuis une dizaine d’années, sensible dans la réplication de « Valleys » de part le monde.
 
Le tour de force qu’aura réussit à opérer l’« esprit de la Silicon Valley », c’est de faire passer ce qui relève d’un anarcho-libéralisme, soit une sauvagerie entrepreneuriale effrénée, pour un modèle paré de toutes les vertus incarnant un nouvel horizon économique souhaitable.
Le paradoxe, qui devrait nous interroger, veut que cette nouvelle norme globale est adoubée par l’ensemble des social-démocraties sans distance critique ni aucun débat à la hauteur des enjeux.
 
Dans les faits, l’élaboration d’une loi d’envergure aurait dû échoir à Christiane Taubira, et au-delà de sa propre personne, à la Justice. Il s’agit d’une erreur de casting du chef d’orchestre Valls qui en dit long.
Car Axelle Lemaire dépend de Bercy qui cherche prioritairement à soutenir les sacro-saints points de croissance, dans l’indifférence, voire le mépris, des incidences civilisationnelles collatérales.
Oui, c'était au ministère de la Justice, supposé se soucier du véritable bien commun et du respect de l’intégrité de chaque individu, de rédiger un texte en dehors de toute pression partisane. Mais probablement est-ce trop demander à un gouvernement soucieux du court terme et de résultats économiques dans l’échéance de prochaines élections présidentielles.
Pourtant, ce serait à la France autant qu’à l’Europe, au nom leur histoire, de favoriser par tous les moyens l’éclosion d’autres modèles.
 
Puisque le pouvoir juridico-politique fait délibérément défaut, c’est alors à chacun de nous de faire valoir notre pouvoir d’action politique. C’est à nous de faire jouer la jurisprudence, à l’instar de ce citoyen espagnol qui avait porté son cas auprès de la Cour européenne de justice de Luxembourg, qui en 2014 lui avait donné raison contre Google concernant le droit à l’oubli.
 
C’est à nous de faire valoir un droit opposable, notamment dans le monde de l’entreprise toujours plus envahi par des systèmes d’évaluation automatisée ; enjeu capital dont la loi ne dit mot.
C’est à nous de procéder à des actions de groupe contre les entreprises de l’Internet et du traitement des données lorsque nous nous estimons bafoués dans nos droits fondamentaux.
C’est à nous enfin d’affirmer le refus de la silicolonisation expansive du monde et de décider en toute indépendance du cours de nos destins.
Du niveau de cette colonisation dépendra une large part de notre futur.