"Google Glass : La privatisation de l'attention" / Tribune Le Monde / 13/11/14

Tribune Le Monde : Google Glass : La privatisation de l'attention – 13 novembre 2014
 
Les Google Glass et autres lunettes connectées ne s’inscrivent pas dans une linéarité qui prolongerait comme « naturellement » les ordinateurs personnels, les smartphones, et les tablettes. Elles témoignent du franchissement d’un seuil, ne se présentant plus comme des technologies portables, consultables ou manipulables de temps à autre, mais comme des protocoles s’adjoignant sans plus de rupture à l’expérience. Car elles s’intègrent avec légèreté au visage, exposant via une connexion au réseau, des textes et des images fondus à l’un des deux verres.
 
Ces dispositifs qui seront bientôt mis sur le marché ne représentent pas seulement des gadgets technologiques ultrasophistiqués. Non, ils revêtent une dimension éminemment politique, dans la mesure où ils sont appelés à modifier la vie des individus autant que la forme des sociétés.
 
Ce qui caractérise les Google Glass, c’est qu’elles bénéficient directement de la haute maitrise de la science de l’indexation développée par la maison-mère. Le système expose des informations qui peuvent provenir de l’Internet par commande vocale ou manuelle, mais qui ne correspond pas à sa fonctionnalité majeure, qui consiste à afficher automatiquement toutes sortes de renseignements corrélés aux profils des utilisateurs et à leurs différentes localisations.
 
C’est toute l’histoire du modèle économique de la « gratuité » du Web fondé sur le suivi des navigations à l’œuvre depuis la fin des années 1990, et qui n’a cessé de s’affiner, qui trouve son cadre parfait d’expression. La subjectivité se trouve continuellement orientée par des suggestions commerciales supposées adaptées aux besoins ou aux désirs singuliers, induisant une privatisation de l’attention. Phénomène qui annonce la « fin de la publicité » entendue comme la formulation d’un message clos indistinctement adressé à quiconque, au profit d’annonces personnalisées incessantes.
 
Si selon William James « Notre expérience se définit par ce à quoi nous acceptons de prêter attention », c’est à un inévitable renversement de la formule auquel il faut procéder. Notre expérience sera définie par ce vers quoi des algorithmes s’efforceront de diriger notre attention. Principe qui exalte le privilège historique occidental accordé à la vision, énoncé par Descartes dans La Dioptrique comme étant le sens de la maîtrise des choses. Les Google Glass prolongent cette « vision cartésienne », qui dans les faits induisent un accroissement de notre pouvoir à pénétrer et à contrôler la réalité, exaltant une relation prioritairement utilitariste entretenue à l’environnement.
 
C’est encore le rapport aux autres qui est redéfini par le fait de procédés de reconnaissance faciale, qui non seulement autorisent l’identification instantanée des personnes, mais également la consultation en ligne d’informations les concernant. Le concept d’altérité se dissout, exposant chacun telle une surface informationnelle accessible en temps réel. Le paradigme social se trouve de part en part modifié, n’étant plus tenu d’en appeler à l’intuition, aux jeux de regard, à un langage commun. Une connaissance interindividuelle immédiate s’institue déterminant le cadre initial de la relation ou celui de son évitement.
 
Les Google Glass se portent comme un masque sournois, mais qui à la différence de lunettes de soleil et de leurs verres teintés dissimulant le regard, permettent de saisir, via une commande imperceptible et en toute discrétion, des images des personnes et de les poster aussitôt, renforçant comme jamais la propension au voyeurisme, voire à la dénonciation. Car elles vont contribuer, grâce à leur mini-caméra intégrée, à généraliser le troublant phénomène de la diffusion en direct de la vision. Principe qui va instaurer une subjectivité mémorisée et publicisée, soit une sorte de film continu de sa vie pouvant être suivi par des proches, des cercles de contacts, ou des inconnus.
 
Le mécanisme contribue encore à éliminer le hors-champ, faisant de l’information incrustée sur le verre l’objet unique de l’attention. Acmé de l’économie de l’attention, qui ambitionne de neutraliser toute dispersion cognitive pour mobiliser une perception soumise au seul régime computationnel.
 
Ce qu’aura inventée la perspective du Quattrocento, c’est l’édification, grâce à l’apport des mathématiques, d’un espace commun. La perception singulière de chaque être se trouvait placée du côté ouvert d’un cône imaginaire dont l’extrémité opposée se confondait avec une ligne de fuite, faisant converger vers un horizon partagé toutes les subjectivités virtuelles. Disposition qui dépassait le seul cadre de la représentation, pour s’instituer comme le socle d’une culture fondée sur des bases universelles autorisant une compréhension sans distorsion majeure entre les citoyens.
 
Les Google Glass engagent tout autant une nouvelle modalité de représentation, en inversant l’orientation du cône, dont le « point de vue » est dorénavant formé par le régime économique tendu vers chaque consommateur. L’ensemble fédérateur disparaît pour des plans de perception systématiquement personnalisés et distincts. C’est la désintégration de tout horizon universel qui pointe, qui ne signale pas la fin de l’humanisme renaissant qui depuis longtemps a trépassé, mais celle d’une perspective commune, désormais fissurée par des intermédiaires – prioritairement Google –, qui déterminent la forme de l’expérience.
 
Les technologies numériques exercent un pouvoir sans cesse plus prégnant sur nos existences, sans que la faculté proprement humaine d’évaluation ou de décision librement consentie ne soit requise. C’est à une nécessaire politisation des enjeux induits par l’extrême puissance de la technoscience contemporaine à laquelle nous devons en appeler. Il relève d’une urgence civilisationnelle de ne plus nous comporter en spectateurs plus ou moins ébahis par chaque innovation, mais de devenir pleinement acteurs – sous de multiples formes – de l’évolution des choses.