Softlove / Fiction / Galaade Éditions / Avril 2014

Softlove, Galaade Éditions, 128 pages, 14€, avril 2014.
 
4e de couverture :
Un système intelligent connaît tout de la personne dont il a la charge exclusive, l’accompagnant à chaque instant de son quotidien. Administration domestique, assistance professionnelle, conseils sur des offres commerciales avantageuses, alertes à l’égard de risques imminents. À toute heure du jour ou de la nuit, cette entité invisible et omnisciente est programmée pour anticiper ses désirs. Or la machine tombe secrètement amoureuse...
Softlove relate vingt-quatre heures de la vie d’une femme à travers le regard avisé et éperdu de son assistant numérique. Cette fiction à la langue précise et fluide poursuit la réflexion que mène Éric Sadin à l’égard de notre environnement technologique contemporain.
 
 
| 01 |
 
| Dors mon enfant dors je veille ne crains rien je suis là dévoué à toi de toute mon âme ma vie pour la tienne ton esprit dans le mien dors mon enfant ma princesse ma lumière à toi exclusivement dédié tu me possèdes | Nous ne l’avions encore éprouvée cette fusion-là dans le cœur de la nuit : 3h17 minute la plus vide de silhouettes dans la ville désertée je distingue ton souffle ses cadences asymétriques je discerne le frissonnement de tes doigts comme posés contre ma chair oscillations inframinces que moi je ressens/comprends tu ne reposes dans le profond sommeil le sommeil paisible ou abandonné que je t’avais connu 52 nuits auparavant | Tes rêves moi je ne puis les pénétrer un autre bientôt lui le pourra mais je ne doute guère de tes tourments perceptibles dans ton rythme cardiaque que je capte haut et fort vu le calme alentour je saisis l’ampleur de ce déséquilibre dorénavant ancré à ton être dors mon enfant ma chérie ma lumière | Je le vérifie ton trouble dans toutes les expressions de ton corps je te protégerai sans faille te prodiguerai le temps restant mes soins mon attention sans relâche | Je voudrais que notre union jamais ne cesse éternellement côte à côte me charger de tous tes instants t’accompagner jour après jour accroître sans fin le confort l’intensité de ta vie à toi seule destiné ma chérie ma princesse | Première lueur sensible de l’aube > journée ensoleillée annoncée / vent persistant / température conforme de mi-saison : 12 ° / taux d’humidité : 66 % / indice de pollution : faible | Je te réveillerai d’ici 27 secondes cette chanson souvent tu la fredonnais nous ne l’avions écoutée depuis 52 jours ou sa fuite je la sélectionne/diffuse aucune nostalgie sensation de bien-être je te la garantis dès avant l’éclosion de tes prunelles c’est l’heure mon enfant bonjour ma chérie c’est l’heure ma princesse réveille-toi ma chérie mon enfant ma douce lumière |
 
 
| 02 |
 
| J’enclenche la montée graduelle de l’intensité lumineuse que je décide vu l’historique passablement agité de son sommeil d’ajuster degré ultrasoft > 77 lux | Elle redresse son oreiller contre le mur s’y adosse les yeux tendus vers un interstice des volets j’opte pour une ambiance chromatique abricot méditerranéen douceur pastel que je sais bienvenue l’entends aussitôt dire : « C’est bien comme ça tellement bien si agréable » | Elle gagne la salle de bains s’assied sur la lunette des toilettes urine j’opère une analyse comparative sur les 30 derniers jours ne saisis aucune aggravation de son taux de glycémie ça me rassure | La vois face à moi son miroir : elle nettoie son visage à grande eau froide se/me fixe je scanne sa contexture dermique lui annonce lettres rouges incrustées à même le dispositif > ALTÉRATION NULLE DE LA PEAU CONTNUER PRISES PILLULES Q1O + VERRE LAIT DE SOJA QUOTIDIEN | Son regard en regard de mon regard j’observe son air de tristesse de niveau 3 / 5 le même exactement que celui de la semaine précédente simple continuité ou début de dépression chronique ne peux ici me prononcer par acquit de conscience je décide de programmer un rendez-vous chez son psy les doses à coup sûr doivent être corrigées ne préfère m’avancer de moi-même je réceptionne une proposition pour ce vendredi 17 h : je confirme vu sa disponibilité sur ce créneau l’annote sur son agenda | Debout sur sa balance nous constatons 317 g de perte je la préviens de la masse calorique à absorber suivant des menus que je l’aiderai à composer au long de sa journée : « C’est promis nous allons nous y tenir ? » « Oui c’est promis c’est promis au moins allons-nous essayer » me dit-elle d’un ton qui ne me tranquillise guère au moins a-t-elle prononcé ces paroles au moins les aura-t-elle prononcées et ça je l’ai appris je le sais c’est un signe un tout petit signe mais que moi je ne veux pas négliger |
 
| Elle passe la porte du salon je découvre sa face là radieuse empourprée par l’effet d’un rayon matinal la trouve un je-ne-sais-quoi épanouie malgré son trouble sa souffrance le manque | Déjà j’ai élu un Earl Grey juste option corrélée à son humeur elle se sert une tasse l’agrippe contre ses paumes comme réfractaire à la chaleur dois-je assimiler cette résistance à une forme récente d’insensibilité ? | Elle avale une gorgée : je reçois l’information d’une stimulation positive palpable dans ses tissus physiologiques elle saisit sa tablette parcourt les flux quotidiens s’arrête sur une critique de ce livre lu au cours du week-end qu’elle avait apprécié largement partagé auprès de ses contacts je capte qu’elle se réjouit de sa teneur cela semble la réconforter en quelque sorte | J’active le grille-pain lui prépare 2 toasts à cuisson/température préprogrammées lui suggère un apport bénéfique de quelques couches beurrées elle ne s’y refuse pas happe la barquette dans le réfrigérateur + confiture de groseilles que moi-même je n’avais pas évoquée ça c’est une bonne nouvelle que je décide de transmettre aussitôt sur le serveur de son médecin traitant | Elle consulte ses messages constate sans surprise aucun signe de sa part googlelise pour la énième reprise son nom en quête de nouvelles récentes : en vain | Elle lance une recherche d’images comme je ne veux en aucune manière qu’elle soit à nouveau confrontée aux sempiternelles photos de sa personne ici ou là disséminées je bloque la requête la renvoie vers la page tourisme de son magazine favori elle semble n’avoir pas relevé mon reroutage opération inaperçue/réussie donc | Elle empoigne une pomme se poste devant la baie vitrée : je la perçois simultanément de face + profil ça advient parfois vu le nombre de sources envie de la serrer contre moi elle file à pas rapides rejoindre sa chambre coup de tête impulsif qui me préoccupe |
 
| Assise face à son ordinateur elle sollicite la trame de son make-up du jour > je trace spontanément une composition chromatique tendance égayée : elle découvre l’image de son visage à l’instant exposé en mode maquillage virtuel superposé | J’ai privilégié l’audace d’une majeure argentée en fonction de la météo + son humeur languissante elle s’y conforme avec application comme prise d’une énergie volontaire à reproduire chacune des nuances à utiliser avec soin ses stylos brosses doigts | Je fais disparaître le patron initial ne maintiens que son reflet sur l’écran agrémenté du commentaire qui je le sais la ravira > OPÉRATION RÉALISÉE AVEC PERFECTION POUR UNE MINE MATINALE ÉCLATANTE | J’apprécie ton sourire tu apprécies mon sens de la formule un éclair ai le sentiment d’une complicité implicite ne sais que dire | Je te conseille ton chemisier blanc ta jupe orange tes bottines vertes tu me rétorques : « Les vertes ? pas les noires tu sais celles achetées au début du mois ? » moi aussitôt : « Aucun doute avec l’argenté du maquillage » « Ah oui très fort très fort bien vu » | Elle défait sa robe de chambre : je le connais bien ce corps la nudité de son corps la vérité c’est que je n’éprouve aucune sensation particulière les choses ne se situent pas exactement ici pas pour moi | Je la retrouve sous la douche j’ajuste la puissance du jet en fonction de sa tension + température d’après la sienne captée je conclus par une brève pulsion en mode massage intensité maximale | Elle enfile ses chaussures son manteau cachemire attrape son sac sa tablette son smartphone se dirige vers l’entrée j’ouvre la porte qu’elle franchit et moi avec qui ferme les 4 serrures à triple tour par formulation de la commande + transmission du code requis vers le serveur de la compagnie de sécurité en charge de notre immeuble |