Tokyo

TOKYO
P.O.L, 164 p., 2005

Tokyo a été en partie écrit lors d’une résidence à la Villa Kujoyama, à Kyoto, au Japon. L’objet de ce séjour consistait à observer la dimension de laboratoire que représente la société japonaise, relativement au développement très marqué du numérique et des réseaux de télécommunication, conjoint à celui d’une économie de l’imprimé en forte expansion. Il s’est rapidement confirmé des effets de prolifération parallèle, d’entrelacements subtils, à l’opposé de logiques substitutives et exclusives. L’ouvrage cherche à explorer cette situation complexe, à l’intérieur de séquences poétiques qui jouent avec les principes de la multiplicité croissante des supports, de leurs superpositions dans les perceptions quotidiennes, du glissement continu de l’usage de l’un à un autre, de l’impersonnalité de nombres de messages qui circulent sans émetteurs ou destinataires identifiés…
Chaque bloc de texte souhaite intensifier les spécificités propres à chaque cadre (écrans géants, karaokés, téléphones portables, voix de synthèse, journaux…) et à développer des structures formelles qui répondent à la singularité de chacun d’entre eux, à l’intérieur d’un "spectre polyphonique" où quantité de différences se répondent les unes les autres.

Le livre a fait l’objet d’une "extension numérique", "AfterTokyo" qui a remporté le prix Pompidou Flash Festival 2004.

EXTRAITS

Au réveil on pilote sa douche automatique Mitsubishi, on se rase électrique Mitsubishi, on saisit sa cafetière Mitsubishi, on dépose sa tranche de pain dans son toaster Mitsubishi, au volant de sa Mitsubishi on allume sa radio Mitsubishi, on sort de l’ascenseur Mitsubishi, on glisse sur le tapis roulant Mitsubishi, on fait ses comptes sur sa calculette Mitsubishi, on note un chiffre avec son stylo Mitsubishi, par l’escalator Mitsubishi on redescend dans la rue Mitsubishi, par le sas sécurité Mitsubishi on pénètre dans la banque Mitsubishi, on insert sa carte bancaire Mitsubishi dans l’automate Mitsubishi, à la sortie on suit quelques informations sur un écran géant Mitsubishi, arrivé chez soi on actionne son climatiseur Mitsubishi, on ouvre son réfrigérateur Mitsubishi, on attrape sa canette Sapporo aluminium Mitsubishi, on retrouve son épouse et les jumeaux dans leur double poussette Mitsubishi, on décide pour ce week-end de cuisiner un gratin au four Mitsubishi, de s’occuper du jardin sur sa tondeuse Mitsubishi, et à coup sûr de se faire masser sur son divan vibro-relaxant Mitsubishi.
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on dans le fracas du roulis de l’acier dans le fracas de la musique dans le fracas des mégaphones dans la blancheur des néons dans la répétition du geste des billes lâchées dans l’orifice du pachinko dans la clameur du roulis de l’acier dans la clameur de la musique dans la clameur des mégaphones dans l’aveuglement des néons dans la répétition du geste des billes lâchées dans l’orifice du pachinko dans le vacarme du roulis de l’acier dans le vacarme de la musique dans le vacarme des mégaphones dans la lueur des néons dans la répétition du geste des billes lâchées dans l’orifice du pachinko dans la déflagration du roulis de l’acier dans la déflagration de la musique dans la déflagration des mégaphones dans l’éclat des néons dans la répétition du geste des billes lâchées dans l’orifice du pachinko dans le hurlement du roulis de l’acier dans le hurlement de la musique dans le hurlement des mégaphones dans la luminescence des néons dans la répétition du geste des billes lâchées dans l’orifice du pachinko dans le grondement du roulis de l’acier dans le grondement de la musique dans le grondement des mégaphones dans la torpeur des néons dans la répétition du geste des billes lâchées dans l’orifice du pachinko dans la détonation du roulis de l’acier dans la détonation de la musique dans la détonation des mégaphones dans l’aveuglement des néons dans la répétition du geste des billes lâchées dans l’orifice du pachinko dans l’explosion du roulis de l’acier dans l’explosion de la musique dans l’explosion des mégaphones dans l’éblouissement des néons dans la répétition du geste des billes lâchées dans l’orifice du pachinko

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Article de Jan Baetens paru dans la revue Formes Poétiques contemporaines, 2003.

Comment écrire la ville ? Comment trouver une écriture qui puise représenter, non pas la ville comme ensemble architectural, mais la mobilité caractéristique de la vie en contexte urbain ? Cette question hante la littérature dite moderne depuis plus de cent ans et ses enjeux résument bien la logique d’une forme d’écriture qui tente de dépasser le conflit stérile de la tradition et de la rupture. Les grandes tentatives de rendre compte de la ville, en français comme en d’autres langues, ont toujours cherché l’équilibre entre les nécessités de l’avant-garde (sans rupture par rapport aux modèles reçus, la représentation rate forcément son coup) et les contraintes du réalisme, malgré tout (car sans souci de représentation, l’objet même de l’écriture s’évapore très vite). Le travail d’Eric Sadin, d’abord dans son évocation de New York (Sept au carré, éd. Les Impressions Nouvelles, 2002), puis dans sa transposition de Tokyo, ne se contente pas de renouveler les expériences décisives d’un Michel Butor (Mobile, éd. Gallimard, 1962) ou d’un Maurice Roche (Compact, éd. du Seuil, 1966). S’appuyant sur une observation fouillée de l’intrication des mots et des choses, de la ville et des signes qui s’y découvrent, fort aussi d’une réflexion théorique sur l’impact de la culture numérique sur la ville comme sur les systèmes de communication, Eric Sadin parvient à imposer une vision absolument moderne de la manière dont s’effectue dans une métropole postmoderne le transport des hommes et des messages. La grande nouveauté de ce livre, à la fois énigmatique et transparent, immédiatement accessible et résistant à toute lecture rapide, est double. D’une part, le livre d’Eric Sadin offre littéralement une vision, mais celle-ci fait l’économie de toutes les facilités techniques permettant de rendre visible la surface des choses : l’image est partout, mais elle passe à travers une typographie très surveillée. D’autre part, Tokyo fonctionne lui-même comme une immense machine à faire communiquer des objets, des lieux, des pratiques, des situations parfois très éloignés les uns des autres. D’une page à l’autre, on entre dans des univers sans cesse nouveaux, mais qui s’agrègent au lieu de s’empiler, voire de s’effacer mutuellement. Le passage à travers le livre devient ainsi parcours, initiation, révélation.