"Le technolibéralisme à l’assaut de la santé" / Tribune Libération / 28/11/15

Le techno-libéralisme à l’assaut de la santé.
Tribune Libération, commande à l'occasion du Forum Libé de Grenoble, Mon corps connecté. Comment la technologie révolutionne la santé, 28 novembre 2015.
 
 La médecine contemporaine vit un moment d’euphorie, grisée par la perspective d’une gestion optimisée à terme de toutes les pathologies et du passage progressif du curatif vers le préventif. Vu l’inflation de discours panégyriques propagés par le monde numérico-industriel et les laboratoires pharmaceutiques, il est impératif d’opposer un contre-discours critique.
 
La médecine dite « des données » engage actuellement cinq mutations majeures. C’est d’abord un suivi continu de la condition physiologique qui s’opère, via l’extension de capteurs posés à même la peau d’un nombre sans cesse croissant d’individus. C’est une hyperindividualisation des traitements qui s’institue, grâce à la constitution de dossiers médicaux numériques personnels, à une connaissance approfondie des pathologies et au séquençage du génome rapporté à la singularité de chaque patient.
 
C’est une médecine génétique prédictive qui émerge, qui par des procédés complexes de traitement informationnel statistique, délaisse progressivement l’exercice curatif, pour privilégier l’adoption de conduites hygiéniques ou de stratégies thérapeutiques destinées à prévenir en amont l’éclosion d’affections annoncées. C’est une contextualisation à l’échelle globale qui s’établit, par le fait d’une mise en réseau mutualisée des informations qui autorise une appréhension étendue et détaillée des phénomènes.
 
C’est enfin un diagnostic automatisé qui peu à peu se constitue, via des systèmes alimentés par un savoir multi-sources continuellement documenté et évolutif, à l’instar du protocole Watson développé par IBM. Programme également capable de rédiger des ordonnances, et dont il est légitime de se demander de quel niveau d’intégrité il est doté, pouvant faire l’objet de discrètes enchères auprès de compagnies privées en vue de prescrire telle marque plutôt que telle marque.
 
Les oscillations du corps sont interceptées de façon privilégiée via les smartphones et autres montres ou bracelets connectés équipés de capteurs, qui mesurent la température, la tension, le taux de diabète, le degré d’hydratation, la qualité du sommeil, autant d’informations susceptibles d’être analysées en temps réel par des médecins traitants ou des sociétés privées.
Ces dispositifs sont indissociables des applications ne cessant de proliférer, qui informent à l’égard des états, de leur évolution, préconisent des consultations ou des produits, inaugurant l’ère d’un corps connecté dont les variations sont examinées tant par les personnes elles-mêmes que par de multiples instances.
 
Renseignements émis par des millions d’individus adjoints à ceux récoltés par les cabinets médicaux, les hôpitaux, les pharmacies, qui dressent un panorama dynamique de la santé mondiale, d’après un large spectre qui comprend notamment la localisation et les taux de densité des pathologies, les données épidémiologiques, les cadences de progression, ou encore l’efficacité ou les effets secondaires des médicaments.
 
La médecine du XXIe siècle s’institue prioritairement comme une science de l’information. Ce n’est pas tant que le savoir thérapeutique progresse subitement, c’est que ne cesse de se produire une accumulation d’indications de tous ordres, qui détermine un nouveau régime cognitif et de nouvelles pratiques.
Jusqu’à récemment, le domaine médical était composé d’une chaîne de compétences distinctes qui s’emboitaient entre elles sans se confondre, formée en premier lieu des médecins et des hôpitaux, ensuite des industries pharmaceutiques et de fabricants de matériel professionnel, et en dernier lieu du champ paramédical, produits ou instituts de cure et de bien-être.
Désormais, une prolifération d’acteurs vient s’agréger, principalement constituée de concepteurs de protocoles connectés et d’applications dites de « santé mobile », qui brisent la « complémentarité naturelle » historique, pour instaurer un morcellement ou une discontinuité qui se manifestent sous diverses formes.
 
Une « contamination » à des champs extra-médicaux s’opère : une application reliée à une paire de chaussures de sport peut en fonction de résultats suggérer des compléments alimentaires ou un séjour de repos, ou informer une compagnie d’assurance ou un cabinet de recrutement. La connaissance des états physiologiques tenue au sceau du secret conformément au serment d’Hippocrate, glisse pour large partie en un champ de données ouvertement partagé, exploité par une multiplicité d’instances dans l’objectif prioritaire de monnayer des biens et des services ou d’instruire des décisions de tous ordres.
 
C’est une pénétration sans cesse approfondie de l’intimité des personnes, associée à une extension corrélative de la marchandisation de la santé qui s’effectue. C’est cette vérité qu’il faut saisir au-delà ou en deçà des supposés vertus ou avantages, dans leurs incidences collatérales ou effets secondaires.
C’est encore un renversement du principe historique humaniste de la curation qui s’opère, jusque-là limitée à un soin plus ou moins épisodique, désormais appelée à être continuellement assurée par des programmes qui agissent sur les conduites au prisme de critères participant d’une « utopie de la santé parfaite ».
C’est un « bio-hygiénisme algorithmique » qui se généralise poussant à une gestion performancielle de soi, soutenue par des systèmes hautement lucratifs.
 
Vu l’ampleur des mutations actuellement en cours, il relève d’une urgence de procéder à un strict encadrement juridique, d’élaborer une charte déontologique et éthique commune impliquant tous les métiers de la santé, et de nous demander si la médecine à laquelle nous aspirons est celle qui à chaque instant de nos quotidiens nous signalera le bon geste à adopter, en vue principalement de nous inciter à acquérir des produits et des services supposés adaptés à nos états.
 
Le techno-libéralisme a lancé un assaut final sur la santé. Montesquieu avait en son temps insisté sur la nécessaire séparation des pouvoirs en politique ; il y va d’un enjeu politique majeur de défendre la nette séparation des compétences en médecine.
Faute de quoi chacun de nos corps deviendra une sorte de tiroir-caisse ouvert H24 & 7/7 à l’attention de compagnies et de start-up qui ne cessent d’affirmer vouloir œuvrer au « bien du monde » et qui dans les faits sont littéralement portées par des instincts hautement prédateurs.
C’est à nos sociétés dans leur ensemble de veiller à fermement les contenir et à défendre sans concession l’inaliénable intégrité humaine.
 
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