Philosophie Magazine / Préface cahier Orwell / Avril 2016

Commande de Philosophie Magazine d’une préface au cahier George Orwell inclus dans le numéro d’avril 2016.
 
George Orwell fait partie de ces consciences qui, en toute indépendance, ont cherché à identifier les ressorts des pouvoirs totalitaires. Il a su saisir que leur assise ne pouvait dépendre de la valeur de leur système organisationnel, mais requérait une connaissance détaillée de la vie des personnes afin de s’assurer qu’elles agissent conformément à la norme prescrite. Cette lucidité s’est formalisée dans l’un de ses maîtres ouvrages, 1984, qui érige la surveillance comme la condition impérative à la pérennité de toute autocratie.
 
Le livre résulte d’un double choix stratégique. D’abord, celui de ne s’être pas engagé dans une recherche ardue portant sur des procédés qui, par définition, échappent à la visibilité, ayant misé sur son intuition et privilégié la fiction plutôt que la théorie. Ensuite, celui d’avoir réglé le niveau de l’étau coercitif à son seuil maximal, ne tolérant aucune échappatoire.
 
Ce cadrage lui a permis d’exercer pleinement sa liberté d’auteur d’où ont découlé deux coups de génie. Le premier est d’avoir imaginé une technologie de pouvoir par excellence : le télécran. Dispositif autorisant le suivi ubiquitaire des corps dans les espaces publics ou privés, et qui induit son intériorisation par les individus même lorsqu’ils se situent « hors cadre » – à l’instar du panoptique, l’architecture carcérale conçue par Jeremy Bentham [1748-1832], qui offre une vision de l’ensemble des cellules, de surcroît perçue par les prisonniers comme étant virtuellement permanente.
 
Le second coup de génie consiste à ne s’être pas cantonné au seul suivi des corps, sachant que les pouvoirs se méfient des esprits secrètement rebelles, et qu’il convient tout autant de gagner leur psyché. Axiome qui l’amène à concevoir le novlangue, soit un registre lexical qui fixe un cadre d’intelligibilité idéologiquement orienté, devenant un puissant mode d’endoctrinement destiné à dresser des cerveaux dociles.
L’objectif consistant moins à forcer l’assentiment que d’imposer l’évidence d’une vérité unique que la « Police de la Pensée » se charge de faire respecter, punissant ou éliminant tout déviant et usant de la délation comme d’un instrument majeur de répression.
 
Certains chercheront au risque de leur vie à enfreindre cet ordonnancement despotique, tel l’antihéros Winston Smith qui sera broyé par l’implacable machine. Ce qui ici caractérise le totalitarisme, c’est qu’il déploie son emprise sur chaque impulsion de la vie physique et psychique des corps – ce que Hannah Arendt analyse dans Les Origines du totalitarisme : « L’idée de domination du national-socialisme et du bolchevisme ne pouvait être réalisée que par la domination permanente de chaque individu dans chaque sphère de vie. »
 
Cependant, le livre d’Orwell, publié en 1949, ne doit pas être tenu comme une seule dénonciation cinglante de l’absolutisme, mais autant comme une inquiétude en creux à l’égard de tout pouvoir. La guerre froide s’amorçait alors, qui allait encourager l’espionnage, l’infiltration dans la vie privée des citoyens suspects, ainsi qu’une méfiance à l’égard de toute opposition intérieure, que le maccarthysme à l’Ouest et la Stasi à l’Est allaient incarner à l’excès. C’est tout un régime de paranoïa comme mode de gouvernance qui allait s’instituer, devenant une norme de préservation politique.
 
Durant la même période émergeait une nouvelle industrie – l’informatique –, qui élaborait des calculateurs capables de traiter à haute vitesse de larges volumes d’informations. Un mouvement de numérisation progressive des sociétés s’amorçait qui instaurait de nouvelles pratiques, mais suscitait parallèlement la crainte d’un fichage à grande échelle. Bientôt, les ordinateurs personnels permettraient aux individus de manier aisément du texte, de dessiner ou de se divertir sur des jeux vidéo sommaires. En 1984, à l’occasion du lancement du Macintosh par Apple, c’est cette autonomie d’action, à l’opposé du régime à l’œuvre dans le livre d’Orwell, que le clip publicitaire célébrait, entendant invalider toute crainte et annoncer l’avènement de formes d’émancipation individuelle.
 
Internet ouvrit par la suite l’accès à des corpus écrits, sonores ou iconiques, virtuellement infinis. Les écrans devinrent des « fenêtres ouvertes sur le monde » soulevant un enthousiasme généralisé. Néanmoins, les données à caractère personnel étaient collectées de façon insensible via les navigations, inaugurant une modalité inédite d’intelligibilité des comportements exploitée à des fins commerciales. En septembre 2001, les attentats qui frappèrent la première puissance militaire de la planète entraînèrent une pression sécuritaire accrue. Les flux de communication furent interceptés à l’échelle globale et traités par des algorithmes chargés de détecter tout profil menaçant. En juin 2013, Edward Snowden révélait la démesure de l’espionnage numérique mené par la NSA, se nourrissant des traces récoltées par les entreprises privées.
 
La figure omnipotente incarnée par Big Brother dans 1984 ne correspond plus à la structure spécifique de la surveillance contemporaine. Dorénavant, le régime du coercitif s’est retiré, laissant place à la stimulation du désir entretenue par une multitude d’applications attrayantes qui analysent nos actes. De leur côté, les individus managent avec entrain leur visibilité, enivrés par les plateformes de l’expressivité de soi. En outre, l’expansion en cours d’objets connectés s’agrégeant à nos corps et à nos surfaces domestiques et professionnelles est appelée à dresser une cartographie détaillée de nos gestes, annonçant l’avènement d’un « data-panoptisme ».
 
Le suivi continu des conduites vise un double objectif : suggérer en temps réel et en toute occasion des biens et services appropriés à chaque individu, et déléguer à l’intelligence artificielle le pouvoir d’ordonner le cadre de l’action humaine. La marchandisation intégrale de la vie et l’organisation algorithmique des sociétés forment les nouvelles modalités d’une gouvernementalité majoritairement technolibérale.
 
1984 ne peut être perçu comme un seul geste littéraire faisant écho à son environnement historique, mais autant comme un legs transmis par l’« écrivain politique » George Orwell, nous mettant en garde contre tout abus de pouvoir. L’ambition totalisante portée par le monde numérico-industriel devrait nous engager à maintenir cette même vigilance et à faire valoir notre common decency [« décence ordinaire »]. Soit la loi morale gravée au fond de nos cœurs, seule à même de défendre – contre les velléités illégitimes de toute-puissance – notre droit inaliénable à décider librement du cours de nos existences individuelles et collectives.
 
© Philosophie Magazine, avril 2016.