Le Temps : "La Vie algorithmique : Réflexions retentissantes sur la numérisation du monde"

Le numérique et nous : fin de l’idylle, Nic Ulmi, Le Temps, 21 mars 2015, 
 
Après une «parenthèse enchantée» où les ordinateurs connectés semblaient nous libérer, on déchante. C’est le constat du philosophe Eric Sadin
 
Imaginons. La lune de miel s’achève, on rentre dans notre quotidien avec l’élu(e) de notre cœur – et quelques signes commencent à nous inquiéter. D’abord, on minimise, car l’élu(e) en question reste rigolo(te), plein(e) de surprises, toujours sexy. Où est le problème? Il est là: on ressent, confusément, que notre vie s’empoisonne, qu’elle est en train de se dégrader. On ne contrôle plus rien. Mais on ne voit pas comment on s’extrairait de la relation pour aller ailleurs.
C’est alors que quelqu’un comme Eric Sadin – un philosophe qui livre depuis dix ans des réflexions retentissantes sur la numérisation du monde – se pointe pour dévoiler ce qui se passe. La vérité? Nous avons fini sous l’emprise d’une personne toxique: un partenaire qui, sous des dehors aimables, cache un monstre. Fin de l’idylle, début du cauchemar. Tel est l’état de nos relations avec l’univers des machines électroniques, des réseaux et des objets connectés, selon le nouvel essai de l’auteur français, La Vie algorithmique. Critique de la raison numérique, paru  chez L’Echappée.
 
Revenons sur les beaux jours, pour commencer: «une parenthèse enchantée au sein de l’histoire de l’informatique», ouverte et refermée entre les années 1990 et 2000. Nous avons cru alors que les ordinateurs connectés via le World Wide Web nous engageaient dans «l’épanouissement individuel et l’émancipation collective». Nous n’avons pas rêvé: ces aspects étaient réels. Mais ils constituaient un «cygne noir»: «un phénomène divergeant ou non initialement programmé», sous lequel une logique plus sombre et moins visible se déployait. Car c’est pour une tout autre raison que ces outils avaient été inventés.
«Dès ses premières impulsions, le numérique induit un découpage du réel au chiffre près, une définition des phénomènes visant à obtenir une maîtrise de plus en plus grande sur le cours des choses. Cela se voit, en germe, dans la volonté de rationalisation administrative à la fin du XIXe siècle, puis dans les utilisations militaires de ces outils», explique l’auteur au téléphone. Charles Babbage, précurseur quasi légendaire de l’informatique avec sa collaboratrice Ada Lovelace, était d’ailleurs «le concepteur initial du modèle préfordiste de l’usine moderne»: son but était de rationaliser le travail des ouvriers.
 
L’idylle inattendue entre le capitalisme industriel et le rêve hippie éclora quelques décennies plus tard en Californie. Emplacement ambigu: terre d’utopie, de fleurs dans les cheveux. Mais aussi, et même avant tout, lieu marqué par l’appropriation sauvage du monde et par le déplacement violent des limites lors de la conquête de l’Ouest. «La parenthèse enchantée aura occulté le phénomène, qui se poursuivait, de rationalisation et de maîtrise croissante sur les sociétés, et maintenant sur le cours individuel des existences», reprend Eric Sadin. Les tendances s’entremêlent: le numérique retrouve sa vocation première de mise au pas du monde, en gardant son visage cool. «On est séduit par l’ergonomie des interfaces, par la dimension ludique des applications destinées à nous offrir un surcroît de confort, mais à quel prix… Un prix non vu, non dit, parfois senti, ou pressenti: la dimension «sexy» des choses occulte la possibilité d’une prise de conscience
Voilà qui explique notre schizophrénie: nous savons désormais que nous sommes en train de réaliser une dystopie, mais nous y allons enthousiastes, émerveillés, dans un état de somnambulisme béat. «Il y se produit parfois des prises de conscience, comme celle qui a été déclenchée par Edward Snowden. Ce qu’il a révélé au sujet des agences de renseignement est éminemment répréhensible, mais aujourd’hui on est bien au-delà de la surveillance qu’il a mis au jour. Par nos comportements, par l’usage croissant d’objets connectés, nous participons à instaurer une visibilité continue de notre vie
 
Justement : où en sommes-nous aujourd’hui? «Nous vivons une modification civilisationnelle, marquée par la tendance à la régulation algorithmique du monde et par la transformation de toutes les séquences de l’existence en services monétisables: une marchandisation généralisée de la vie, à une vitesse exponentielle. Et face aux nouvelles formes de pouvoir détenues par les compagnies du matériel électronique et du traitement des données, nous n’opposons pas suffisamment de contre-pouvoirs», insiste Eric Sadin. Depuis le cerveau du monstre, l’essayiste Andrew Keen, observateur de la Silicon Valley de l’intérieur, fait un constat semblable dans The Internet Is Not the Answer (Atlantic Monthly Press), paru en janvier: «Les architectes du futur dans la Silicon Valley sont en train de bâtir une économie en réseau privatisée qui représente un préjudice pour presque tout le monde, à l’exception de ses riches et puissants propriétaires.» Quant au Web, «il est en train de rendre le monde moins égalitaire et de réduire l’emploi et le bien-être général, plutôt que de les accroître», écrit-il.
 
Que dire, alors, de l’«économie du partage», qui annoncerait la fin du capitalisme et le début d’une ère plus conviviale selon des prophètes techno-économiques tels que Jeremy Rifkin? «Il s’agit là de discours qui recouvrent les vérités factuelles: enjolivements rhétoriques, voire escroqueries intellectuelles», selon Eric Sadin. Sous couvert d’économie relationnelle et de convivialité, la plateforme de location de logements entre particuliers Airbnb ou l’application Uber, qui fait de n’importe quel quidam votre chauffeur privé, aboutissent au triomphe de quelques compagnies géantes. Même chose pour l’open data: ce mouvement qui demande la mise en ligne des informations produites et stockées par les collectivités publiques finit par favoriser «des acteurs privés, qui les monétisent via des myriades d’applications»…
Alors, à qui la faute? Aux web entrepreneurs mus par des pulsions monopolistiques. Aux ingénieurs qui, dans le bac à sable survolté des start-up, «travaillent à assouvir leurs fantasmes sans se soucier des conséquences». Et «au pouvoir politique, qui a été dans le laisser-faire, voire dans la collusion». Donc à nous tous? Allez. Au boulot.