Jean-Marie Durand : "Un essai brillant", Les Inrockuptibles, 22 mai 2013.

2013

Jean-Marie Durand : Des Google Glass aux imprimantes 3D, l’humanité augmentée n’est plus un simple fantasme, Les Inrockuptibles, 22 mai 2013.

L’ère de l’homme-machine a bel et bien commencé. Dans un essai brillant, Eric Sadin analyse les effets anthropologiques de la nouvelle hybridation entre corps humains et codes numériques.

 

Initiée il y a une vingtaine d’années, la révolution numérique n’en finit pas de déstabiliser nos repères existentiels. Cette révolution n’amorcerait-elle pas un renversement technique plus vertigineux encore que ce nous vivons aujourd’hui ? Eric Schmidt, le pdg de Google, estime dans son dernier livre The New Digital Age que “nous venons juste de quitter les starting-blocks de la révolution numérique” : des lunettes à la réalité augmentée (Project Glass) aux logiciels de reconnaissance faciale, des montresordinateurs aux imprimantes 3D, le champ d’une humanité augmentée s’ouvre à nous.

Une révolution qui sert les intérêts du patron de Google, pur marchand de cette promesse technique repoussant les frontières de la puissance prométhéenne : “Ce que nous essayons de faire, c’est de construire une humanité augmentée, nous construisons des machines pour aider les individus à mieux faire les choses qu’ils n’arrivent pas bien à faire eux-mêmes.” Pour Eric Sadin, auteur d’un essai subtil et réfléchi, L’Humanité augmentée, nous vivons plutôt la fin de cette révolution numérique : à la numérisation effective de nos sociétés se substitue progressivement, avec des effets conséquents, “l’ère de l’intelligence de la technique”, c’est-à-dire la capacité de systèmes automatisés de gérer nos propres vies. Un moment de rupture du présent que l’auteur analyse dans une réflexion archéologique sur la notion d’intelligence artificielle. “Une mutation à la fois discrète et décisive… s’est opérée depuis un demi-siècle” Déjà auteur de deux essais remarqués sur la question de la technique – Surveillance globale, La Société de l’anticipation -, Eric Sadin propose ici le dernier volet d’une trilogie en forme d’odyssée de l’espace humain reconfiguré par les artifices de la technique.

Pour lui, “une mutation à la fois discrète et décisive du statut imparti à la technique s’est opérée depuis un demi-siècle ; alors que sa vocation ancestrale consistait à combler les insuffisances du corps suivant une dimension prioritairement prophétique, elle a progressivement assuré la charge inédite de régir plus massivement, rapidement et rationnellement les êtres et les choses.” Notre condition n’est plus cantonnée à ses propres limites cognitives, mais augmentée dans ses facultés de jugement et de décision. Le trading algorithmique permet par exemple à des robots, grâce à des algorithmes, de décider d’ordres d’achat de titres boursiers suivant une vitesse supérieure à celle des traders de chair. Sadin note une “délégation de pouvoir” à des agents immatériels entreprenants.

“L’histoire du XXIe siècle se présente en conséquence comme celle d’une redéfinition des lignes anthropologiques : “une humanité engagée dans une odyssée incertaine et hybride, anthropo-machinique”. Sadin prend acte de l’émergence d’une “anthrobologie”, c’est-à-dire d’une nouvelle condition humaine secondée ou redoublée par des robots intelligents. Cet entrelacement entre organismes humains et processeurs offre à Eric Sadin un objet de pensée vertigineux. Il en évalue les enjeux au point de caractériser ce début de XXIe siècle sous l’angle décisif de son hybridité échevelée. En dépit de ses apories, voire de ses zones d’opacité, cette humanité augmentée trouve dans ses mots habités un cadre d’invention qui l’éclaire. Et interroge les capacités incertaines des humains, désormais indissociables des codes numériques, à se protéger, juridiquement, contre la place dominante de la technè contemporaine.